AMBROISE KUA - NZAMBI TOKO. : "Le choriste congolais a fait le deuil de la réflexion scientifique autour de son art, il faut le réveiller."

Par redaction

Ambroise Kua - Nzambi TOKO

Né en République démocratique du Congo, Ambroise KUA-NZAMBI TOKO est directeur de l'Académie africaine de musique chorale à Kinshasa. Directeur du centre culturel «Espace AKTO», membre du conseil international A Coeur Joie, membre du Conseil mondial des World Choir Games, membre de la Confédération africaine de la musique chorale (ACCM), fondateur et directeur artistique du Jubilé des vétérans du mouvement choral congolais, premier président de la Fédération congolaise de musique chorale (2005-2010), chef du "CHOEUR LA GRACE" et premier chef du Choeur Africain des Jeunes (2013-2015).

Il a étudié l'art musical, les sciences physiques, l'informatique et s'est perfectionné en direction chorale lors de stages de formation de haut niveau organisés par A Coeur Joie International. 

Il s'est confié à gospelmuzik.cd avec qui nous nous sommes entretenus sur l'état du mouvement choral en République démocratique du Congo ainsi que son avenir: 

Parlez-nous brièvement de la musique chorale au Congo, de son histoire et de comment vous envisagez son avenir.

Le chant choral en RDC est une tradition importée ayant connu ses débuts avec l'arrivée des missionnaires protestants et catholiques. C'est en fait le premier mode d'expression musicale des églises chrétiennes en RDC. Il paraît clair, les chorales existent dans toutes les communautés chrétiennes, signe du fait que ce mode d'expression a pu gagner du terrain et séduite l'église. Malheureusement depuis l'émergence de la musique chrétienne dite de variété, des groupes de louange et d'adoration, la musique chorale a connu une sorte de baisse de régime et ne fait plus partie aujourd'hui des courants majeurs. Il y a eu plusieurs moments et des foyers actifs de réveil du mouvement choral en RDC qui donnent déjà, aujourd'hui ses premiers résultats. Autorités du pays, autorités ecclésiastiques, Curés, Pasteurs et autres devront tous prendre la mesure réelle du social, culturel et éducatif du chant choral au-delà de son caractère religieux bien connu. Les initiatives actuelles prises par les acteurs très présents sur le terrain nous autorisent de rêver d'un avenir meilleur.

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Il est évident que les chorales ne sont plus à compter au Congo. Peut-on envisager un répertoire (une sorte de document de référence qui identifie et localise toutes les chorales existantes) ?

Dire que les chorales ne sont plus à compter au Congo c'est voir les choses d'un seul œil. Le ministère de chant est très vivant dans plusieurs communautés religieuses en dépit d'une présence écrasante des courants musicaux dominants à l'heure actuelle. Au sein de l'église kimbanguiste, l'église néo-apostolique, la communauté CEAC de l'église du Christ au Congo, l'Église catholique pour ne citer que ces exemples, le ministère de chant est bien présent.

Le paradoxe est le fait que cette musique ait connue la marginalisation ces 20 dernières années imposant à certains de ces acteurs l'exode artistique, la reconversion pour faire de leur art ou ministère un gagne-pain.

Le vrai problème du mouvement choral en RDC, c'était la crise de leadership. Il nous faut une génération de leaders, visionnaires, entreprenants, créatifs, productifs, tournés vers l'avenir et voyant des choses en grand. Les diverses publications autour de la musique chorale nous manquent énormément. Il y a lieu de sensibiliser toutes les souches pour activer ce secteur. Éditer des partitions, publier des revues, des répertoires des chœurs ou d'acteurs, des ouvrages à caractère pédagogique, des articles scientifiques, des essais.

Le choriste congolais a fait le deuil de la réflexion scientifique autour de son art, il faut le réveiller.

En fait, dire que les chorales ne sont plus à compter au Congo c’est plutôt affirmer que les chorales sont nombreuses au Congo.

Oui en effet, les chorales continuent à naître et les anciennes résistent. Chaque communauté devrait penser à identifier ses chorales pour faciliter les connexions inter-chorales.

Sûrement qu'il faudrait que quelqu'un puisse initier une sorte d'enregistrement (identification) des toutes ces chorales ? Mais qui ? Et comment ? Peut-on cogiter ensemble sur la question ? On aura au moins offert quelque chose aux générations futures.

Initiative à prendre dans chaque communauté où il y a un responsable national ou provincial de musique. Au niveau national, la fédération congolaise de musique chorale peut aussi en faire un défi. Le ministère de la Culture devrait aider ou soutenir des projets pareils.

Qu'est-ce qui selon vous explique le faible engouement vers la musique chorale ? Comparé à la musique de classique, (disons l'autre musique, autre que chorale) pour ne pas abuser de classique.

Dire par rapport à la musique, c'est parler de ce mouvement au sein d'une communauté ou tous les chœurs aimeraient interpréter des chants du répertoire occidental allant de la Renaissance à l'époque contemporaine passant par l'époque baroque, classique et romantique. La population congolaise a donné une affection sans condition à la rumba, au Ndombolo. Dans l'imaginaire populaire du Congolais, chant et danse sont intimement liés. Dans l'imaginaire populaire du Congolais, chant et danse sont intimement liés. Les préférences sont vite allées vers les ensembles musicaux accompagnés d'instruments pouvant proposés des séquences d'animation et des "seben" pendant les moments très animés dans les cultes, dans les grands rassemblements, dans les cérémonies festives et de réjouissance collective. Les chœurs sont un peu restés au quai lorsque les trains de ces courants ont démarré.

Si vous devriez recruter pour le compte des mouvements chorales, quelles sont les avantages que vous mettrez en avant qui puissent attirer les gens ?

L’impact éducatif, culturel, social et surtout religieux du mouvement est un atout. Les chœurs ne souffrent pas trop de la carence de choristes. Là où on y a un très bon chœur croyez-moi, les nouveaux choristes viennent d'eux-mêmes. Et si les chœurs disposent de bonnes conditions de travail, des bons programmes, d'un soutien visible des autorités à tous les niveaux cela suscite l'envie chez un grand nombre. Dans les écoles primaires du monde, les chorales peuvent se créer sans effort. J'invite le ministre de l'éducation de la RDC à songer à un arrêté pour création des chorales dans toutes les écoles et lancer des programmes des festivals et concours scolaires. Dans moins de 5 ans, vous serez étonnés. J'en suis convaincu jusqu'à la moelle de mes os.

Il semble que le défi ne soit pas au niveau de l'organisation des programmes des festivals etc. Mais le commun du Congolais voit les retombées en termes d'avantages sociaux, renommée ...etc. Car si on met face à face Mr. Ambroise KUA NZAMBI et par exemple Moïse MBIYE vous n'apparaîtrez que comme un citoyen lambda en dépit de vos talents, titres,…etc

En général, les acteurs du monde choral ne travaillent pas pour l'argent et la renommée. Vérifiez-vous découvrirez des noms comme Dolumingu LUTUNU, Justin NtTUMBA Georges NLANDU, Noé DIAWAKU pour ne citer que ces 4 alors qu'ils sont nombreux. Si la société s'était organisée pour que les droits des compositeurs de musique chorale soient bien récoltés, ils ne seraient pas pauvres. Mes œuvres sont écrites sur partitions et traverseront le temps. Elles seront interprétées après des siècles quand celles de ceux qui ne transcrivent pas les leur commenceront à disparaître peu à peu. Cela me rassure même si aujourd'hui la musique chorale ne se vend pas trop dans notre pays. Devant cette situation, je me réjouis que mes œuvres traversent l'espace et le temps pour bénir les autres et elles me suivront. Auparavant, la musique chrétienne n'était pas vendue comme aujourd'hui, sait-on jamais un jour-là musique chorale pourrait aussi se vendre bien. Ce n’est pas impossible d'autant plus que dans les génériques de la ligue des champions européenne, celle de la coupe du monde en Afrique du Sud, c'est des chœurs qui chantent. Le film "le Choriste" a connu un succès fou en 2004. En plus votre comparaison n'est que contextuelle. L'inverse se produirait sûrement si nous nous retrouvions au symposium mondial de musique chorale organisé à Kyoto en 2005 ou un public de plus de 3 000 spectateurs composés de plus de 80 % de musiciens avec dans la salle la crème mondiale du chant choral dont les professeurs et experts de tout bord a applaudi le spectacle de Chœur la Grâce de Kinshasa pendant 7 minutes sans interruption et c’est en présence du Prof Lupwishi MBUYAMBA (DG honoraire de l'INA et personnalité de légende dans le domaine culturel à travers le monde.). Ce serait aussi le cas aux Choralies de Vaison-la-Romaine, le plus grand festival de chant choral du monde avec 5.000 à 6.000 participants pendant 10 jours ou j'anime avec succès et félicitations des organisateurs une Masterclass sur la musique africaine et que le concert de Chœur la Grâce programmé le 6 août 2007 s'est joué devant 6 000 spectateurs venus du monde entier, à guichet fermé puisque les billets étaient épuisés quelques jours avant le début du festival.

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À quoi faites-vous allusion lorsque vous dites : « Si les chœurs disposent de bonnes conditions de travail, des bons programmes...» ?

Les bons programmes de formation permanente : par exemple les stages, les séminaires, les conférences, les ateliers, les festivals, des rencontres d'échanges, …etc. Les conditions de travail des chœurs ne sont en général pas meilleures ce qui empêchent ceux qui s'élèvent en dignité de continuer à chanter. Ça paraît moindre, mais c’est sérieux.

Précédemment, vous parliez de concours, en ce qui vous concerne vous-même vous avez déjà remporté plusieurs titres et trophées. Pourriez-vous partager avec nos lecteurs cette belle expérience ? Surement la plus récente que vous avez vécue.

Notre génération ainsi que celle d'avant a pratiquement raté des expériences pareilles. On se sent déjà un peu vieux pour ça, mais c'est nécessaire pour cultiver l'excellence, surtout pour la jeunesse. Pour notre cas, nous pourrions citer ceux de ces 5 dernières années : médaille d'argent au concours mondial des chorales à Pretoria (World Choir Games 2018,) avec Chœur la grâce. Prix national de mérite de la culture et des arts. Trophée Optimum Kantor Décerné par Studio 210 de Télé-Congo à Brazzaville au meilleur chef de chœur des deux rives du Congo en 2018, Prix du chef de chœur africain de l'année et de la meilleure performance africaine sur la scène internationale,…etc.

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Dans une de vos interventions, vous parliez des initiatives actuelles prises par les acteurs. Qui sont ces acteurs et quelles sont ces initiatives ?

Il s’agit des concours de chant choral organisés par-ci par-là notamment par l’église catholique, Optimum, les festivals initiés. Concrètement, nous avons créé la Fédération congolaise de musique chorale en 2005 dans le but de contribuer au développement de la pratique de cet art. Cette fédération est allée à Matadi, Boma, Lubumbashi, Equateur, Lisala. Plusieurs présidents se sont succédé. Il y a eu après moi Jean Sébastien MASIALA qui a pu organiser plusieurs session de formation en direction de chœur avec Thierry THIEBAUT venu de la France et ce programme continue jusqu’à l’heure actuelle. Nous avons appréciés les organisateurs de plusieurs concours des chorales en particulier au sein de l’église catholique à Kinshasa et Gospel Day organisé par Didier MPAMBIA d’Optimum. Il y a aussi eu plusieurs autres initiatives dans certaines communautés, au profit des chorales.

Vous avez aussi fait mention du manque de publication sur la musique chorale, avez-vous personnellement eu à publier quelques œuvres ? 
Oui, effectivement, il y a carence de littérature sur la musique chorale, les musicographes sont pratiquement inexistants en RDC à l’exception de quelques cas. En ce qui me concerne, la musique chorale est mon domaine principal de recherche. J’ai publié plusieurs essais et articles dans les grands sites de musicologie, dans le magazine International Choral Bulletin de la fédération internationale pour la musique chorale, j’ai aussi publié des ouvrages sur la voix, sur les singularités des musiques africaines sans compter les recueils de chant dont ZABURI, le plus récent, mais déjà interprété à Kinshasa et à l’extérieur du pays. 
En dépit de tout ce qui a été dit, à quel niveau se situe les responsabilités de chacun ? Est-ce au ministère ayant en ces attributions la culture ? Est-ce à l’INA ou aux choristes eux-mêmes ?
Je m’interdis ici de pointer du doigt les uns et les autres comme responsables du fait que le mouvement choral continue à battre de l’aile en RDC. Il faudrait aujourd’hui faire comprendre à tous que le choriste est un acteur important, un capital et que le chœur aussi peut produire. Le ministère de la Culture et arts devrait absolument désenclaver ce mouvement en alliant des budgets conséquents pour son développement. Et aussi créer d’autres événements autour du chant choral tant dans les écoles, les universités que dans les églises. L’Institu National des Arts - INA peut aussi lancer des programmes au profit des chœurs, des chefs de chœur, des compositeurs qui ne peuvent pas tous passer par cette institution. 

Il faudrait arracher au ministère de la Culture ou à l'Assemblée nationale la création des écoles municipales de musique, ou des centres culturels municipaux pouvant intégrer le chant choral comme domaine à promouvoir vu son caractère très populaire.


La question du droit d’auteur est épineuse. Quels sont vos avis pour une jouissance effective de ce dernier ?
Beaucoup d’artistes ignorent encore leurs droits. Voilà le premier problème. À mon avis, il faut insérer ce cours à l’école secondaire ou dans les classes de recrutement à l’université. Ensuite, il faudrait créer des mécanismes de collectes de ces droits. Je me demande comment fonctionne la SOCODA. L'Etat devrait bien organiser ce secteur vu l’étendue du pays jusqu’à l’extérieur. Un programme national de lutte contre la piraterie devrait aussi être mis en place. Les compositeurs de musique chorale sont restés en arrière-plan dans ce domaine. Pour ma part, je suis membre de la SABAM et cela me permet de toucher parfois les droits. Pour ce, je pense qu’il faudrait repenser la collecte des royalties par d’autres mécanismes. 


Quelles sont les perspectives pour l’année 2020 ?
Je suis membre du conseil International de World Choir Council, ce serait un plaisir de voir 4 chœurs congolais participer au plus grand concours des chorales en Juillet prochain en Flandres (Belgique). Il s’agit de Chœur La Grace, Schola Cantorum AKTO, GELAC et Chœur MC. Nous participons également au MASA en animant des conférences sur la musique à la rencontre des professionnels du chant choral en Mars et en Août nous irons au premier festival AFRICA CANTAT à Nairobi ou nous animerons un atelier sur les musiques traditionnelles et contemporaines de la RDC. Nous invitons les choristes de la RDC à s’inscrire à ce festival https://www.africacantat.org/kopie-von-atelier-a2-jennifer-1 conçu comme le plus significatif d’Afrique. Je signale avec regret que la première édition devrait avoir lieu à Kinshasa en 2017. J’étais le Directeur Artistique du festival, mais nous n’avons pas eu les moyens auprès du gouvernement. Je plaide pour que le ministère de la Culture et des arts nous aide à l’organiser ici à Kinshasa en 2022 ou 2024 après la construction du grand centre culturel en face du palais du peuple. 

Nazali Mokristo

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